Aurora / Boréal 2015 : Anita (Cobayes #1) de Marilou AddisonAnita by Marilou Addison
Series: Cobayes #1
Published by Éditions de Mortagne on October 8th, 2014
Format: eBook
Source: Publisher
Rating: four-stars

Poids à perdre : huit foutues livres.
Moyens utilisés pour y parvenir : faire de l’exercice de façon saine ? Manger santé ? Non…
Suer à grosses gouttes avec un sac poubelle sur le dos, ne rien avaler de la journée et, surtout, vomir. Ç’a toujours été la solution la plus efficace. Mais mon chum Manu commençait à en avoir assez de mon petit manège. Et moi aussi, d’ailleurs.
Il y a quelques semaines, j’ai trouvé une alternative à ces deux doigts que j’enfonce dans ma gorge dès que je bouffe la moindre calorie. Une étude clinique qui annonçait plusieurs effets secondaires possibles. Dont un, parfait pour moi : perte de poids. J’ai sauté sur le téléphone et, depuis ce temps, je reçois des injections qui doivent soi-disant me guérir de mon anxiété.

Je suis moins stressée, c’est vrai. Toutefois, mon esprit commence à s’embrouiller. J’ai parfois des trous de mémoire. Faut que j’en parle au doc. Et mon appétit change. Je mangerais bien un steak saignant, là, maintenant! Mais je me moque un peu de tout ça, au fond, puisque je maigris à vue d’œil…

Dans la série Cobayes, sept romans d’épouvante d’auteurs différents sont prévus pour décrire les essais cliniques du laboratoire AlphaLab. Chaque volet suit un individu ou un couple prêt à tester ce traitement révolutionnaire contre l’anxiété en échange d’une somme rondelette. Anita, premier roman de Cobayes, ouvre avec brio ce projet littéraire et collaboratif hors du commun. Attention, « horreur » et « épouvante » ne sont pas des euphémismes dans cet ouvrage !

La force du roman repose sur son personnage principal, Anita, et la façon dont le traitement vient dramatiquement altérer sa personnalité. A vrai dire, Anita est un excellent personnage de roman avant même de mettre le pieds chez AlphaLab. C’est une personne profondément torturée, souffrant de troubles alimentaires extrêmes. Deux aspects de son anorexie sévère en font un cas particulier : premièrement les conditions inhabituelles, peu-à-peu dévoilées dans le roman, qui ont fait haïr la nourriture à Anita; deuxièmement, la cruauté associée à son anorexie. En un mot, Anita est détestable, et ce dès les premières lignes. Plutôt qu’une jeune fille souffrant de troubles psychologiques, on voit immédiatement en elle une peste égoïste et terriblement impertinente, comme par exemple à l’égard de sa mère :

Devrais-je lui répondre ? Lui dire que je la trouve si grosse que le cœur me lève quand je pose les yeux sur elle ? Que ses cent cinquante et quelques livres sont si répugnantes que JAMAIS je ne voudrais lui ressembler ?

La prouesse de Marilou Addison, c’est de faire basculer son personnage principal d’une cruauté à une autre, non pas en augmentant l’intensité de celle-ci (d’une certaine manière, Anita n’est pas psychologiquement plus malveillante qu’avant), mais en transformant sa nature. Au début, les actes cruels d’Anita, souvent verbaux, tiennent d’une sorte de rancune universelle. Avec le traitement d’AlphaLab, ils deviennent plutôt un besoin viscéral et irrépressible dont même Anita, semble-t-il, s’épouvante.

Je me sens cruelle et vicieuse. J’ai le goût de leur faire mal. De les rabaisser. Mais de ne pas m’arrêter là non plus. De m’en prendre aussi à ma mère, qui va débarquer ici d’un instant à l’autre. Je pourrais lui cracher ma haine au visage, lui dire comment était papa avec moi. Et l’accuser de n’avoir rien fait ! La voir pleurer… Et en rire. Oh oui, rire bien fort du regard piteux de Manu. Le traiter de bon à rien, de mollasson, de pauvre plouc ! Les frapper, pour qu’ils se réveillent, leur enfoncer…

Contre toute attente, on finit par avoir de la compassion pour cette jeune fille qui, sans s’en rendre compte, sombre plus bas de jour en jour. Le roman est ponctué de rapports médicaux confidentiels par AlphaLab – une excellente idée – qui permet au lecteur de mesurer la dissociation qui s’opère entre les perceptions et les souvenirs d’Anita et la réalité. A l’origine, Anita s’était inscrite à cet essai clinique dans l’espoir de perdre quelques livres, un effet secondaire possible du traitement. En réalité, les injections lui donnent un appétit vorace, sauvage, inhumain et proprement meurtrier dont elle ne se rend pas compte. Jusqu’à perdre pieds tout à fait.

J’avale de travers et me remets à couper, couper, couper… Je n’attends même pas d’avoir terminé de mâcher un morceau avant d’en reprendre un autre. Je tousse, je crache, j’aspire, je lèche, le tout sans relâche. Mes joues s’emplissent et ne se vident qu’à moitié. Penchée sur la table, je grogne de contentement. Je pousse des petits cris de bonheur.

C’est une véritable descente aux enfers : on assiste, horrifié, à la perte d’identité et de contrôle d’Anita. Pire, ses perceptions et ses souvenirs souffrent d’une telle distorsion par rapport à la réalité qu’elle subit toutes ces transformations avec naïveté et impuissance, incapable de mesurer l’ampleur du danger dans lequel elle se trouve, ou du mal qu’elle cause autour d’elle. Anita, c’est le moins qu’on puisse dire, vous fera frémir d’horreur.

Anita de Marilou Addison est une lecture incontournable pour les amateurs d’épouvante. Veillez à avoir l’estomac bien accroché, car plusieurs passages sont franchement répugnants ! Néanmoins, il est difficile de décrocher d’Anita une fois lancée dans sa lecture. Même si le personnage principal est une détestable tête-à-claques dès les premières pages, on ne peut s’empêcher de suivre, avec une certaine fascination mêlée d’horreur, la transformation qui s’opère en elle avec le traitement d’AlphaLab. Le glissement progressif vers une réalité déformée, l’essor de pulsions innommables, ces ellipses dans la mémoire d’Anita… tout est là pour tenir le lecteur en haleine ! A lire sans hésitation (mais peut-être pas à l’heure du repas) !

 

Découvrez les autres nominés du Prix Aurora / Boréal 2015 ici !