Critique : Deux dromadaires et un âne, d’Alain J. BeaulieuDeux dromadaires et un âne by Alain J. Beaulieu
Published by Vents d'Ouest on October 5th, 2006
Genre(s): Fiction
Pages: 182
Format: Paperback
Source: Ottawa Library
My rating: 5 Stars
La femme assise dans la pénombre, un couteau à la main, s'appelle Marguerite. Elle n'a ni le regard ni les traits d'une meurtrière. Elle s'apprête pourtant à tuer un homme, un véritable géant. Des années plus tôt, elle a juré de partager sa vie, jusqu'à ce que la mort les sépare. Le moment est-il venu?

Trahie par sa mémoire, elle cherche une confirmation: son mari est-il comme ces ogres qui peuplaient les histoires de son enfance et qui la fascinaient tant? Mérite-t-il la mort?

La réponse se trouve dans un désert, là où deux dromadaires et un âne peuvent parfois donner naissance à un conte.

Quand une fleur épouse un géant, c’est que la vie est un conte de fées !

Une petite merveille découverte sur les étagères de la bibliothèque publique en cherchant le dernier roman d’Alain Beaulieu (sans « J. » !), Marek et moi. S’y trouvait ce petit roman au titre intriguant, emprunté à une toile de Paul Klee, et dont le résumé promet un de ces récits typiquement canadien-français où se mélange l’imaginaire et le drame familial : dans les premières pages, le protagoniste Marguerite s’apprête à assassiner son mari—un géant—dans lequel elle pense reconnaître les ogres des contes pour enfant.

Deux dromadaires et un âne est extrêmement touchant et surprenant. Le roman nous transporte dans les souvenirs de Marguerite, dont la mère avait décidé de nommer tous ses enfants par des noms de fleurs, avant que son mari s’aperçoive du stratagème. Marguerite a été bercé par les contes pour enfants, chuchoté à son oreille lorsqu’elle était souffrante—ce qui arrivait souvent, de par sa nature chétive—et son attrait précoce et inexplicable pour les « géants ».

[Marguerite] adorait surtout les contes où des ogres, à l’appétit insatiable, s’en prenaient à des enfants, pour les faire souffrir et les dévorer. Les géants la fascinaient. Elle semblait découvrir en eux des choses que les autres ne voyaient pas.

Les souvenirs se suivent, entrecoupés de courts chapitres où la Marguerite actuelle—celle qui vient d’attaquer son mari au milieu de la nuit—tente de rapiécer les morceaux fuyants de sa mémoire et de renouer avec une réalité qui s’effiloche. Le style est doux et le récit attendrissant, alors que l’histoire—qui ressemble en effet à un conte de fées—tombe dans l’horreur tragique qui caractérise beaucoup d’histoires pour enfants traditionnelles.

J’ai particulièrement apprécié la façon dont le monde de Marguerite, tout le long de sa vie, s’oppose à une réalité parfois hostile ou terre-à-terre; par exemple, un père peu enthousiaste pour son mariage ou un frère dont le matérialisme s’oppose à l’idéal de Marguerite. Cette dernière protège la bulle qu’elle s’est créée, bien décidée à vivre son conte de fée au point de peut-être s’y retrouver prisonnière.

Chaque jour qui passe creuse des trous béants dans sa mémoire. Ses souvenirs les plus anciens résistent mieux à l’attraction du vide. Les autres, des pans entiers de sa vie, s’y engouffrent, cédant la place à d’étranges visions, celle d’une vie qu’elle n’est pas certaine d’avoir vécue, mais qui donnent un sens aux ordres qu’elle reçoit.

En somme, Deux dromadaires et un âne est une très belle lecture, qui vaut la peine d’une petite recherche puisque l’ouvrage n’est plus très facile à trouver !