Critique : Le festin de Salomé d’Alain BeaulieuLe festin de Salomé by Alain Beaulieu
Published by Druide on March 12th, 2014
Genres: Fiction
Format: Paperback
Source: Ottawa Library
Rating: four-stars

Tout commence au chic bar Le Croissant d’Or. Le spectacle d’un nain grivois et d’une danseuse nue obèse, accompagnés au piano droit par un vieil Irlandais au talent mal canalisé, va bientôt commencer. Notre homme, assis au comptoir devant la bière que vient de lui servir Naomie, fille de la propriétaire des lieux et barmaid à ses heures, ne se doute pas que la belle métisse l’entrainera bientôt dans une virée dont il ne se remettra jamais. Sous le joug d’Aribert Heim, ancien médecin nazi aujourd’hui repentant, il perdra tous ses repères, même les plus intimes, sautant d’une époque à une autre de sa vie sans arriver à les relier les unes aux autres.

Le festin de Salomé est un de ces romans bizarres et délicieux dans lesquels on peut totalement s’immerger et se laisser porter par le courant. Par son côté surréaliste, le roman est imprévisible. Ce serait se gâcher le plaisir et réclamer une migraine que d’essayer d’anticiper le cours de l’histoire ou d’extraire une logique dans son déroulement. Le festin de Salomé plonge le lecteur dans l’imaginaire déjanté, effrayant et, il faut bien le dire, un peu malsain de son auteur québécois Alain Beaulieu. Une lecture parfaite pour qui veut lâcher prise pendant 196 pages.

Les premiers chapitres du festin de Salomé m’ont rappelé l’atmosphère de La Cité des enfants perdus, un film dont les personnages lugubres et grotesques ont marqué mon adolescence. L’histoire commence dans un bar sinistre où un pianiste rongé par l’alcool accompagne le spectacle de danse nue d’une femme obèse déguisée en Salomé et d’un nain couvert de tatouages obscènes. Le protagoniste est assis au bar, noyant l’insipidité de son quotidien dans une bière maison et une conversation oiseuse avec Naomi, la serveuse, soupçonnée d’inceste avec sa jumelle Nan. La scène flirte avec le cauchemar : perturbante mais pas tout à fait effrayante, un peu surréaliste, un peu glauque.
Subitement, Naomi entraine notre homme dans une fuite inexpliquée. L’évènement marque la perte de contrôle du personnage principal sur sa vie : dès lors, la réalité s’effiloche, il semble vivre sa vie en discontinue, se réveillant brutalement à diverses époques de sa vie, décousue et incompréhensible.

D’une certaine manière, Le festin de Salomé est un roman d’horreur en jouant sur nos peurs fondamentales : premièrement, à chaque réveil, les proches du protagoniste lui attribue une autre identité et une autre personnalité. Autrement dit, ils ne le reconnaissent plus. Tenter d’être reconnu devient un travail de Sisyphe : un labeur vain dont il n’arrive pas à s’échapper. Deuxièmement, à chaque réveil également, le protagoniste se trouve vieilli de manière significative, évoquant le passage du temps dont on perd la notion et dont la réalité nous frappe brutalement, un jour où l’on se regarde vraiment dans le miroir. Enfin, il y a cette incrédulité face à la vie, cette incompréhension d’en être arrivé « là » sans savoir comment ou pourquoi.

 Je te parle de la grande roue qui tourne et tourne et tourne sans nous demander notre avis et nous on se tape notre bout de chemin un peu n’importe comment, ballotés par le hasard des rencontres…

Un des thèmes forts du Festin de Salomé est donc la dissolution de l’identité : notre héros s’accroche férocement à un souvenir de lui-même (l’homme du bar qui s’est enfui avec la serveuse Naomi) dont la véracité est mise en doute. A chaque réveil, il se retrouve bien implanté dans une vie radicalement différente : ses « proches » lui prête une personnalité et une histoire dans lesquelles il ne se reconnaît pas du tout.
Bien qu’il se réveille toujours plus vieux, il est difficile de raccrocher les wagons dans la vie de cet homme : tantôt hyper-sociale, tantôt marginal ; tantôt sans domicile, tantôt démesurément riche. Est-il possible de changer à ce point ? Une identité est-elle à ce point volatile ?
Le roman pose une autre question, fort intéressante : l’identité est-elle « dans les yeux de celui qui regarde » ? A chaque réveil, un petit groupe de personnages récurrents (quoique transformés) se querelle avec le protagoniste, arguant qu’il n’est plus « lui-même » et souffrent de troubles psychiatriques. En dépit de tous les efforts de notre héros pour comprendre et assimiler l’histoire de sa propre vie telle que ses amis lui décrivent, il a toujours un train de retard avec la « réalité » qu’on lui projette : on ne le reconnaît pas pour qui il est et il ne parvient pas à devenir ce qu’on veut qu’il soit.

 Je me suis senti las tout à coup, abattu par mon incapacité à me retrouver chez moi, tel qu’en moi-même, avec tous mes morceaux, avec l’histoire qui était la mienne et qui m’avait échappé.

Reste néanmoins un joli fil conducteur dans la vie décadente du protagoniste : Naomi, qui lie chaque épisode de sa vie et reste son éternel objectif. Le festin de Salomé est un peu une étrange mais puissante histoire d’amour dans laquelle le protagoniste perd tous ses repères, sauf son irrationnel attachement à une femme qu’il connaît à peine.

Le Festin de Salomé est une superbe lecture, bizarre, fascinante et hors du commun. Il faudra accepter l’irrationnel ainsi que les personnages malsains et dérangeants, car le roman flirte avec le fantastique et l’horreur (psychologique). Il suscite aussi la réflexion sur un sujet qui nous touche tous : le parcours d’une vie, le temps qui passe et nous voit changer. Un livre étrange et extrêmement plaisant !