Critique : L’Habitude des bêtes, de Lise TremblayL'Habitude des bêtes by Lise Tremblay
Published by Boréal on September 26th, 2017
Genre(s): Literary
Format: Paperback
Source: Ottawa Library
My rating: 5 Stars
Les loups sont revenus. Dans l’immense réserve faunique, on a trouvé des carcasses d’orignaux à moitié dévorées. On dit qu’il y a deux meutes qui parcourent la montagne. On commence même à les apercevoir dans les cours et les jardins des humains qui vivent aux alentours.

Il y a des gens qui y voient un signe rassurant. Si les prédateurs se multiplient, c’est donc qu’il y a des proies en abondance. Les villageois, eux, comprennent toute l’ampleur de la menace. Le loup est l’ennemi de l’homme depuis la nuit des temps. Il ne sera jamais possible de partager le territoire avec lui. Pas question de courber l’échine, ce serait le retour au chaos. Alors ils s’organisent pour vider la montagne avant qu’il ne soit trop tard. Une frontière invisible se dessine entre les gens, ceux qui sont pour la chasse au loup et ceux qui sont contre. Elle divise les familles et réveille de vieilles guerres, où il y a eu des blessés, même des morts.

Lise Tremblay nous donne un roman d’une grande force, où tout ce qui nous apparaît comme une fin irrémédiable, une apocalypse, n’est au fond que la vaste respiration de la nature, du monde.

L’Habitude des bêtes est un roman superbe, court et simple, qui s’attache à mettre en récit l’impermanence–la qualité éphémère de toute chose–à travers les yeux d’un jeune retraité nommé Benoît. Narrée à la première personne, l’histoire vous enveloppe dans l’intimité de son petit chalet en bordure de lac, au sein d’un village reclus du Québec. Divorcé, il vit seul avec son chien Dan, qu’on lui a littéralement glissé dans la poche lorsqu’il était chiot. Ce compagnon qu’il adore donne soudainement des signes de fatigue inhabituels.
En parallèle, la fille de Benoît, Carole, vit dans une sorte d’errance, insistant ne vouloir être « rien ». Les médecins parlent de psychose. Le roman s’ouvre d’ailleurs sur sa description, frappante :

Elle ne voulait pas avoir l’air d’une femme ; ni d’une femme, ni d’une homme. Tout ce qu’elle voulait, c’est être plate. Avec sa petite taille et ses cheveux courts, elle en était certaine, elle allait être plate et rien.

Les pensées de Benoît se partagent entre une sorte de tristesse, un sentiment de culpabilité mêlé de résignation. Il avait été un père absent, centré sur lui-même, jetant l’argent à la figure de sa famille comme pour s’acheter un droit à l’évasion. Il sait qu’il a changé depuis qu’il habite au chalet, et son inquiétude pour Dan et pour Carole entrainent une certaine introspection.

J’avais été heureux, comblé, et odieux. Je le savais. En vieillissant, je m’en suis rendu compte, mais il était trop tard. Je n’avais pas su être bon. La bonté m’est venu après, je ne peux pas dire quand exactement. Je ne peux pas dire non plus que cette conversion m’a rendu plus heureux.

Autour de lui, c’est du retour des loups qu’on se préoccupe. Le phénomène divise le village : les chasseurs bouillent d’impatience à l’idée d’une chasse de représailles, alors que d’autres habitants, plus mesurés, affirment qu’il s’agit d’un ré-équilibrage naturel après la prolifération récente des orignaux.

Il y avait trop de loups, les orignaux blessés ne faisaient pas de belles prises. Une des photos sur Facebook présentait un orignal avec tout un côté de la gueule déchiqueté. Celui-là, on ne pourrait pas lui mettre la tête sur le capot d’un camion. Les loups envahissaient le territoire des chasseurs. Ils ne les laisseraient pas faire.

Benoît se rend compte que même s’il on l’appelle toujours « l’étranger » dans cette petite communauté, il est difficile de rester en dehors des drames, car c’est un petit microcosme où tout est lié. La vie de Benoît s’entremêle avec celle de Mina, doyenne du village, celle de Rémi, ancré dans les coutumes locales, de Patrice, qui vient les remettre en question au péril de sa vie, ou même d’Odette, vétérinaire alcoolique, avec qui Benoît renoue des liens autour des soins nécessaires à Dan.

C’est donc l’humanité qui caractérise l’Habitude des bêtes. A travers les anecdotes de village et les discussions sans détours, on touche à une certaine tendresse envers autrui, un besoin de s’attacher et de s’entourer, pour se soutenir les uns les autres contre l’inévitable : le changement. Le changement de la nature, des coutumes, des autres, et de soi.

Je suis devenu obsédé par le temps et par la mort. J’essayais de résister à ces pensées, mais j’en étais incapable. J’étais plongé dans l’obscurité du monde. Je savais que j’allais me dissoudre dans le néant, et je résistais.

J’espère vous avoir convaincu de vous plonger dans ce petit roman remarquable !