Le retour de l’ours de Catherine LafranceLe retour de l'ours by Catherine Lafrance
Published by Druide on October 2nd, 2013
Genres: Post-Apocalyptic Fiction
Format: Paperback
Source: Ottawa Library
Rating: four-stars

Un petit village nordique. Probablement le seul à avoir survécu aux grands cataclysmes climatiques qui ont provoqué la fin du monde. Ses habitants n'espèrent qu'une chose : que l'ours polaire n'ait pas complètement disparu. Depuis son départ, les morses pullulent. Conséquence : les stocks de poissons s'épuisent. Aloupa, le vigile, est celui qui a la lourde tâche de surveiller les signes d'un retour de l'ours. Or, un jour, des circonstances inattendues le forcent à emmener sur son poste de garde sa petite-fille Sakari, adolescente timide qui se retrouvera, à contrecœur, à devoir délaisser ses amis, pour faire la vigile avec son grand-père.

Le retour de l’ours est un roman post-apocalyptique hors du commun : alors que la plupart des ouvrages du genre dresse le portrait d’une humanité livrée au chaos, Le retour de l’ours nous transporte dans un petit village paisible du Grand Nord. Bien qu’il y ait situation de crise – les ressources en bois et en nourriture diminuent comme peau de chagrin – il n’y a pas de mouvement de panique ou de sentiment d’urgence : en réalité, plutôt une situation de déni. L’apocalypse, elle, est devenue une légende transmise par voix orale depuis cent-cinquante ans et la plupart des habitants ne croient plus à la prophétie qui l’accompagne : le retour de l’ours polaire. Lorsqu’Aloupa, le vigile, annonce qu’il en a aperçu un, les villageois rechignent à le croire et à prendre les mesures adéquates. Le retour de l’ours ne fait pas dans le spectaculaire : c’est plutôt une contemplation, une réflexion sur nous-mêmes encouragée par le paysage serein et silencieux du Grand Nord.

Le personnage principale du roman est Sakari, la fille unique du chef du village et la petite-fille du vigile. C’est aussi une adolescente de quinze ans qui cherche à s’affirmer. L’apparition de l’ours polaire fait basculer son existence jusqu’ici ordinaire et marque malgré elle le début de son parcours initiatique. Lorsque Sakari reçoit l’ordre de seconder le vigile, elle y voit une condamnation : rester toute la journée au sommet d’un rocher, isolée du monde, à poursuivre une chimère ? « Une vie de morte » se dit-elle. En réalité, le rocher se transforme en école et son grand-père, en professeur. Sakari s’imprègne de l’histoire du village, apprend à interpréter le ciel et prévoir le temps, et surtout découvre l’importance de l’ours polaire… L’horizon de Sakari s’élargit brusquement et les questions se bousculent. Sa perception du monde change, elle commence à en comprendre les mécanismes… elle murit.

« Elle ne serait plus jamais la même, au fond elle le savait bien. Il y aurait toujours entre elle et les autres des silences opaques. »

L’éveil et l’épanouissement de Sakari s’inscrit dans un thème particulièrement intéressant dans le retour de l’ours : le cycle des générations. Le roman souligne le pouvoir d’adaptation de l’être humain : aussi bien après le réchauffement climatique qui fit pratiquement disparaître l’hiver du Grand Nord que cent-cinquante ans plus tard lors du potentiel retour de l’ours polaire, chaque génération doit faire face à un challenge et en ressort grandi. Au delà de l’adaptation, il y a aussi l’évolution des moeurs : malgré la rigueur de la vie, les générations bouscule successivement l’ordre établi. Le père de Sakari fut le premier chef chasseur alors que la tradition le voulait chef vigile. Sakari elle-même accompagne le vigile sur son rocher, un poste jusqu’alors réservé aux hommes. En somme, l’être humain constamment s’adapte et repousse ses limites.

Un autre aspect particulièrement plaisant du Retour de l’Ours est la transformation de l’Histoire en légende. Le village inuit est très traditionnel : il a perdu l’usage de l’électricité après le grand cataclysme et le roman ne mentionne pas l’usage de l’écriture ou de la lecture. La transmission du savoir est uniquement orale. Alors que Sakari découvre l’histoire du village par l’intermédiaire de son grand-père, elle demande si les Blancs croyaient aux esprits. Aloupa lui répond :

« Ils enfermaient les esprits dans de petites pierres plates qu’ils transportaient sur eux, dans leurs poches ou dans leurs sacs. (…) C’était très important pour eux. Ils tenaient à ces petites pierres plus que tout. Ils étaient prêts à mourir pour elles. Ou à tuer. Quelques fois, ils les échangeaient contre d’autres pierres, d’autres esprits qui leur semblaient plus intéressants. Ceux qui n’avaient pas de ces pierres avec eux, ou qui en avaient peu, étaient malheureux. Si malheureux que, parfois, ils en mourraient. »

La transmission orale a perdu le concept d’argent, qui n’existe pas au village, mais de manière fascinante l’essentiel a été préservé : la prophétie de l’ours. Celle-ci avertit les générations futures du retour du grand prédateur, permet aux villageois d’y reconnaître un événement d’importance capitale et de prendre les bonnes décisions, même si elles sont difficiles. Si la légende a perdu en exactitude et précision sur les causes et mécanismes du cataclysme climatique, elle a su conserver l’essentiel : le savoir dont les génération ultérieures auront besoin pour survivre. Le retour de l’ours rappelle que la tradition orale est dynamique et se mue au fil des générations : Sakari et Aloupa viendront à leur tour ajouter de nouveaux enseignements à cette légende, après l’apparition de l’ours.

Le retour de l’ours est un roman très apaisant, très doux, qui jette un regard plutôt optimiste sur l’humanité. A l’heure où les désastres écologiques se succèdent et où l’inquiétude grimpe sur l’avenir de notre planète, Catherine Lafrance offre un roman post-apocalyptique encourageant et dresse le portrait d’une humanité toujours imparfaite dont chaque génération tentera, sans relâche, de faire mieux que la précédente.
Un très joli roman peuplé de personnages attachants dans un décor apaisant et hors du commun. Une lecture parfaite pour nos longues soirées d’hiver !