Transtaïga d’Ariane GélinasTranstaïga by Ariane Gélinas
Series: Les villages assoupis #1
Published by Marchand de feuilles on 13 avril 2012
Genres: Supernatural
Pages: 151
Source: Ottawa Library
Rating: five-stars

Premier tome de la trilogie Les villages assoupis qui met en lumière des villages fantômes québécois, Transtaïga tisse le fil rouge entre les barrages hydro-électriques, les lacs anonymes et les hameaux à la limite de la ligne forestière. Pourvoiries, embarcations en écorce et haltes routières sont clouées dans le récit comme autant d'avertissements mystérieux.

Anissa travaille dans une pouponnière de huskies à la lisière de la route Transtaïga quand Annun, son chien de tête, s’attaque à Léonie, l’orgueilleuse vétérinaire. Ce geste d’Annun semble ouvrir une brèche dans la vie d’Anissa ; elle monte alors dans sa vieille Lincoln, en direction de la route de la Baie James. Elle souhaite ainsi rejoindre le village fantôme de Combourg, fondé par sa grand-mère.

Ce roman que l’on traverse comme une étrange enquête chamanique nous offre une méditation sur les limites de l’ambition dans un environnement où chaque hésitation met la vie en péril et chaque erreur est jugée par la nature. Avec sa narration crépusculaire teintée de fantastique, Ariane Gélinas nous montre comment le passé garde ses secrets et comment l’horreur du quotidien s’incarne parfois dans le simple fait d’être héritière. Elle met en scène les leurres réels et chimériques qui parfois nous enchantent, parfois nous amènent à notre perte.

Transtaïga est lauréat du Prix Aurora-Boréale 2013 dans la catégorie « meilleur roman ». Ce petit ouvrage de cent-cinquante pages est enveloppé de mystère: il porte le nom d’une route déserte de 666km dans le Nord du Québec. L’illustration de couverture, une œuvre de Tanya Mayers, associe l’innocence d’une petite fille tirée à quatre épingles et la menace de son teint pâle, de ses cernes violettes et de la hache qu’elle tient machinalement dans sa main gauche. Le roman est imprimé dans une police de caractère qui rappelle la machine-à-écrire, tel un vieux journal intime. Par son apparence-même, le premier roman d’Arian Gélinas suscite une curiosité inquiète.

Transtaïga s’ouvre sur la mort semi-accidentelle de Léonie, une odieuse vétérinaire, sous les crocs du chien favori d’Anissa. Cette dernière détestait Léonie. Lors de l’attaque, Anissa a hésité… trop longtemps : Léonie a succombé avant qu’elle n’intervienne. Cette première mort fait basculer la vie d’Anissa :

« Agenouillée devant le corps inerte de Léonie, j’ai de la difficulté à croire ce qui vient de se passer. A mesure que mes tremblements s’atténuent, je ressens une sensation différente de la colère qui m’habitait auparavant. Un sentiment de bien-être de plus en plus prononcé. Une énergie inédite qui se disperse dans mes artères. Je ne perçois plus la fatigue ni la migraine. Je souris, sereine. »

Anissa n’a ni scrupule ni remord. Avec ce personnage, nous sommes comme « de l’autre côté », on ne peut plus raisonner comme à l’ordinaire: Anissa ne fonctionne tellement plus selon nos repères qu’elle ne rentre pas non plus dans l’image ordinaire du « méchant ». Car Anissa paraît « bien » intentionnée… dans son monde. Elle ne fait que suivre sa destinée.

« Une certitude m’irradie. La suite des évènements s’impose comme une évidence. Le signe que j’attendais depuis des années s’est manifesté. (…) Les présages sont à présent incontestables. »

Les présages, les signes, les auspices, les manifestations de la Nature sont ce à quoi répond Anissa. Toute la force du roman provient du fossé irréductible entre le lecteur et le protagoniste. Anissa fait une lecture du monde qui déconcerte le lecteur de page en page. Rarement un roman nous place au côté d’un personnage si ouvertement malfaisant, et pourtant d’une naïveté et d’une innocence d’enfant. Anissa est pleine de bonne volonté mais selon des critères viciés.
A la racine des croyances d’Anissa, le journal intime de sa grand-mère Elda, qu’elle révère à l’infini. Cette dernière a fondé autrefois un village à l’écart avec quelques disciples qu’elle protège par la magie noire et des sacrifices. Elle a ainsi fondé le royaume de Combourg dont Anissa est héritière.
C’est pour répondre à cet appel qu’Anissa s’engage sur la route la plus isolée du monde. Transtaïga est d’une certaine manière un voyage initiatique: on assiste à la métamorphose d’Anissa alors que la distance s’atténue entre elle et le village ensorcelé. Néanmoins, ce n’est pas une confrontation avec le monde que nous connaissons qui la fait sortir de sa chrysalide.

Le roman étant à la première personne, on perçoit le monde à travers la pensée d’Anissa et c’est ainsi que le monde de Transtaïga glissent dans le fantastique et l’horreur.

« Le tronçon qui conduit à la halte me semble ténébreux et peu hospitalier. Je crois même y distinguer, à la lumière de la lune gibbeuse, un individu en train de se contorsionner, le corps maculé de taches sombres. Des bouches obscures cherchent à le dévorer. »

Hallucination ? Interprétation ? Réalité ? Avec Anissa, on ne fait que douter. La Transtaïga est trop isolée pour offrir d’autres repères ou d’autres sons de cloche au lecteur. La nature semble donc y obéir à des lois différentes; les esprits s’y manifestent et les souvenirs s’y matérialisent. Cela explique peut-être pourquoi Elda y a mené ses disciples ?

En quelques mots, j’ai absolument adoré Transtaïga. Le personnage d’Anissa est une merveille : elle semble si naïve, si pleine d’espoir, si fragile, qu’on est à tout moment enclin à s’y attacher. Puis elle est meurtrière, sauvage, sans scrupule, et en devient terrifiante. Anissa n’a aucune intention d’être cruelle : elle est habitée par une conviction qui requiert le bain de sang. Rien de personnel : ce sont les « signes », les « présages » et les bases de la magie noire. On ne peut pas vraiment aimer Anissa, mais impossible également de la quitter des yeux. On se demande en permanence : sorcière ou psychopathe? Mais finalement qu’importe,  car Transtaïga est un superbe roman fantastique qui nous transporte dans un autre monde : celui d’Anissa, « héritière de Combourg ».